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mise en ligne le 15/07/2015

 

 

 

26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 02:18
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Si l’Etat islamique parvient à s’accrocher et fonde effectivement un Etat, les autres pays finiront par reconnaître et légitimer son existence Peut-on être certain que l’EI ne deviendra pas un jour membre légitime de la communauté internationale, avec un siège aux Nations Unies?

Le moment est venu d’étudier une éventualité troublante: que devrions-nous faire si l’Etat islamique gagnait?

Par «gagner», je ne veux pas dire se répandre comme une traînée de poudre dans tout le Moyen-Orient et fonder un califat de Bagdad à Rabat et au-delà. Certes, c’est bien là le projet des chefs de l’EI, mais les ambitions révolutionnaires ne sont pas la réalité et cette éventualité-là est farfelue.

Non, une victoire de l’EI signifierait ceci: le groupe conserverait le pouvoir dans les régions qu’il contrôle actuellement et parviendrait à déjouer les efforts extérieurs visant à l’«affaiblir et le détruire». Ainsi la question que je pose est la suivante: que fait-on si l’Etat islamique devient un vrai Etat et qu’il démontre une vraie capacité à conserver le pouvoir?

Cette hypothèse devient plus probable ces jours-ci, étant donné l’incapacité de Bagdad à monter une contre-offensive digne de ce nom. Si Barry Posen1 a raison (et c’est généralement le cas), l’armée irakienne n’existe plus comme force combattante significative. Voilà qui révèle deux choses: de un, l’échec total des efforts américains pour entraîner les forces irakiennes (et l’échec collectif de tous les commandants américains successifs qui, encadrant ces efforts, ont attesté de notables améliorations).

De deux, seule une intervention étrangère à large échelle est susceptible de refouler et, à terme, de détruire l’EI. Cela n’arrivera pas à moins qu’une coalition de pays arabes ne s’entende pour engager des milliers de soldats sur le champ de bataille, car les EtatsUnis ne vont pas et ne doivent pas faire le travail pour des pays dont l’intérêt en jeu dépasse le leur.

Ne nous méprenons pas. Comme tout le monde je serais satisfait d’assister à la défaite et au discrédit total de l’Etat islamique et de son message hyperviolent. Mais il ne faut pas anticiper les choses uniquement selon ses désirs mais aussi selon l’éventualité, ici très sérieuse, que nous ne parvenions pas à nos fins – du moins à un coût jugé acceptable.

Alors que ferons-nous si l’EI parvient à rester sur son territoire et à devenir un vrai Etat? Posen dit que les Etats-Unis (et les autres aussi) devraient gérer l’Etat islamique de la même manière qu’avec d’autres mouvements révolutionnaires constructeurs d’Etats: par une politique d’endiguement. J’abonde dans son sens.

Malgré ses tactiques sanguinaires et macabres, l’EI n’est pas un acteur global puissant. Ses recrues, il les attire parmi la jeunesse occidentale déboussolée. Et 25 000 partisans mal entraînés sur une population globale de 7 milliards n’est pas significatif.

Voire, nous pourrions tirer bénéfice du fait que ces gens désertent leur pays d’origine, se frottent à la dure réalité du djihad islamique et reviennent, pour certains, avec la conscience que la brutalité et l’injustice de ce régime mènent tout droit au désastre. Les autres, les irréductibles, resteront isolés et contenus et ne feront pas de grabuge dans leur pays.

Plus important, la poignée d’étrangers qui rejoignent les rangs de l’EI ne constituent qu’une minuscule fraction des musulmans du monde. Le message djihadiste fanatique ne déchaîne pas les foules au sein de cette vaste et diverse population.

Je ne suis pas naïf. Les sympathisants de l’EI mèneront sans aucun doute des actes terroristes et autres troubles dans différents lieux du monde. Mais on est loin de l’objectif affiché par l’EI de conquérir et subjuguer le monde islamique. Ce groupement a le potentiel pour semer le trouble au-delà de la portion de désert qu’il contrôle actuellement, mais il n’a pas encore montré toute sa capacité à s’agrandir au-delà des populations sunnites aliénées de l’ouest irakien et de l’est syrien.

De plus, le territoire de l’EI a peu de ressources naturelles et une faible puissance industrielle. Ses forces militaires, bien que menées adroitement, ne sont pas celles d’une grande puissance (ni même d’une puissance régionale). L’EI se voit opposer une forte résistance dès qu’il essaie de dépasser les régions sunnites (vers le Kurdistan par exemple, ou vers Bagdad dominé par les chiites). Dans ces zones-là, il ne peut plus exploiter le ressentiment contre Bagdad ou Damas.

L’EI est face à un autre obstacle de taille: il n’a plus l’avantage de la surprise. Souvenons-nous qu’il a émergé de manière inattendue du chaos irakien post-invasion américaine et de la guerre civile syrienne. Il illustre l’improbable mariage entre un courant extrémiste de l’islam et certains anciens grands officiels baassistes qui sont rodés dans la gestion d’un Etat policier. La combinaison des deux s’est révélée payante, tout comme l’armée irakienne s’est révélée (ici sans surprise) corrompue et peu fiable.

Mais maintenant que le potentiel néfaste de l’EI est sorti au grand jour, les Etats arabes, du golfe Persique à l’Egypte et au-delà, feront tout pour s’assurer que le modèle de l’EI ne prendra pas racine sur leur propre sol. (La Libye est une autre affaire, après l’imprudente intervention occidentale, mais l’émergence d’un Etat islamique bis est aussi un problème susceptible d’être endigué.)

A présent, laissons courir notre imagination. Supposons que l’EI, contenu mais pas renversé, finisse par créer une forme de gouvernement durable. Comme il sied à ce groupe bâti en partie par l’ancienne cleptocratie baassiste, il est déjà en train de créer les structures administratives d’un Etat: levée d’impôts, surveillance des frontières, mise sur pied de forces armées, cooptation de groupes locaux, etc.

Certains pays voisins admettent tacitement cette réalité en fermant les yeux sur la contrebande qui maintient le business de l’EI. Si cela devait continuer, combien de temps faudrait-il avant que les autres pays se mettent à reconnaître l’Etat islamique comme un gouvernement légitime?

Cela peut sembler ridicule. Mais rappelons-nous que la communauté internationale a souvent essayé d’ostraciser les mouvements révolutionnaires avant de les reconnaître en maugréant lorsque ceux-ci ont prouvé leur capacité de maintenir leur pouvoir. Les puissances occidentales ont refusé de reconnaître l’Union soviétique plusieurs années après la révolution bolchevique de 1917: les Etats-Unis ont attendu 1933.

De même, les EtatsUnis n’ont pas établi de relations diplomatiques complètes avec la République populaire de Chine avant 1979, soit trente ans après le début du régime communiste. Au vu de ces précédents, peut-on être certain que l’EI ne deviendra pas un jour membre légitime de la communauté internationale, avec un siège aux Nations unies?

Vous me direz sans doute que la barbarie de l’EI – femmes réduites à l’esclavage, civils torturés, otages décapités – lui fermera à jamais les portes du club des nations civilisées. N’est-ce pas plus probable que ses chefs finissent à la barre de la Cour pénale internationale plutôt qu’à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU? On aimerait le croire, mais l’histoire suggère une leçon plus cynique.

Les si raffinés Britanniques qu’on aime voir dans la série Downton Abbey? Leurs ancêtres ont fondé le Royaume-Uni par la conquête et la contrainte violente, comme tout Ecossais ou Gallois qui connaît son histoire vous le dira.

Les pionniers américains qui ont répandu l’«Empire de la Liberté» à travers l’Amérique du Nord? Ils ont massacré, violé, affamé les Amérindiens pour y arriver, jusqu’à collecter leurs scalps le long du chemin.

...

 

Mais ne nous y trompons pas. Ce processus de socialisation ne se produit pas automatiquement. Les Etats radicaux ne se rendent compte du coût de leur comportement bestial que lorsque d’autres Etats s’unissent pour imposer les pénalités nécessaires. Si l’EI arrive à se cramponner au pouvoir, consolide sa position et crée un authentique Etat de facto à cheval entre Syrie et Irak, alors d’autres pays devront travailler ensemble pour lui apprendre à vivre dans le système international.

Et parce que l’EI n’est en fait pas si puissant, il ne devrait pas être extrêmement difficile de l’empêcher de s’agrandir et d’augmenter son pouvoir, et de lui imposer des sanctions pour sa barbarie.

Aussi la tâche des Etats-Unis devrait être de coordonner et soutenir une campagne internationale d’endiguement dans laquelle les acteurs locaux – Arabie saoudite, Jordanie, Turquie, Iran, c’est-à-dire ceux qui risquent le plus gros dans l’affaire – jouent le rôle principal. Cela veut aussi dire aider les autres à contrer les efforts de l’EI pour répandre son message, convaincre d’autres Etats de faire davantage pour limiter ses sources de revenus, et attendre patiemment que les propres excès de l’EI finissent par le miner de l’intérieur.

1. Barry Posen est professeur de science politique au MIT à Harvard (Etats-Unis). 2. Kenneth Waltz est l’un des fondateurs de la théorie du néoréalisme dans les relations internationales. 3. Allusion à la façon dont l’ayatollah Khomeiny qualifiait les pays européens alliés des EtatsUnis.

Par Foreign Policy, traduit de l’anglais par E. Gehrig – 
JSSNews

 

SOURCE

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Publié par : CITOYENS ET FRANCAIS - dans Religions