La vie de famille

Le matin en quittant la maison, elle embrasse ses fils et leur dit à ce soir « ou à demain ». Elle a vu, ces dernières semaines, ses heures de boulot faire le grand écart. « Jeudi, on m’a dit : tu commences à 8 h et jusqu’à plus soif. » Des journées qui débordent, et des congés supprimés. « Un collègue a dû annuler sa location en Espagne. »

Si le rythme familial est chahuté, il y a surtout les proches qu’il faut rassurer. « Je ne dis pas à mon mari et à mes enfants que je suis sur le dispo’, avoue une collègue de police secours. Sinon, ils stressent trop. » La policière de voie publique dit réconforter chaque matin son garçon de 16 ans. « Il a peur pour moi. Il est inquiet et en colère quand il entend ses camarades de classe dire qu’ils vont casser du flic à la manif. » Son cadet a connu le harcèlement à l’école et les insultes : « Poulet, poule, balance. Maintenant, il ne dit plus que sa mère est policière. »

(Photo : Franck Dubray/Ouest-France)

 

Casque et jambière

Un bouclier, une trique, un gilet pare-balles, deux paires de jambières pour sept fonctionnaires, des visières de casque rayées…« Parfois on ne voit pas grand-chose » raconte la fonctionnaire de voie publique. Tous les policiers n’ont pas le même équipement en intervention. La spécialiste du maintien de l’ordre, elle, supporte entre 5 et 10 kg sur le dos. À la BAC, la tenue en civil est de rigueur pour être au cœur des manifestants et intervenir vite. « On ne prend pas le Levi’s, on choisit les vieux jeans. On nous donne 70 € par an pour changer nos vêtements. »

En ce moment, tous les policiers sont sollicités. Certains ne sont pas expérimentés. Ils ont reçu une formation express. « J’ai appris à utiliser un lanceur de balles et la grenade de désencerclement, mercredi, pour le lendemain. » Depuis seulement trois manifs, elle qui en a déjà couru neuf, elle a été dotée « du spray décontaminant » pour apaiser les effets de la lacrymo. « Avant, on n’avait que le sérum physiologique, comme en ont la plupart des manifestants. »

La peur

« Celle du 31 mars, ça caillassait sec près d’un pont, dit le « baqueux ». On a coupé la manif en deux. Au début, ça allait, c’était les gentils qui passaient devant nous. Et puis on s’est retrouvés à une quinzaine face à 300 casseurs, sans soutien. On s’est fait rafaler de pierres. Là, tu cours. Tu sauves ta peau. »

« Quand il y a une manif, le matin, on ne part pas avec la boule au ventre. On y va en se disant que la journée va être longue, en espérant qu’il n’y aura pas de blessé », soupire la policière. La spécialiste du maintien de l’ordre évoque, elle qui a choisi ce métier« pour l’action », de l’adrénaline plutôt que de la peur.

(Photo : Jérôme Fouquet/Ouest-France)

L’inquiétude gagne les rangs au rythme des blessures. « Un collègue s’est fait exploser la visière blindée de son casque par un pavé… Tu le vois partir avec les pompiers, toi tu restes sur le terrain sans nouvelles de lui. »

Comme chez les manifestants, l’info circule de portable en portable.« Jeudi, en pleine manif, on a appris qu’un collègue de Paris était au tapis, on s’est jetés sur nos portables, entre deux caillassages, pour essayer d’avoir de ses nouvelles. Certains disaient qu’il était décédé… » La voilà, la peur.

À Nantes, les policiers collectionnent dans un petit musée les projectiles qu’ils essuient. Pavé, pierres, bouteilles chargées d’acide ou enflammées, boulons envoyés à la fronde. Il y a aussi ce lance-amarres qui a été repéré sur une manif… « Faut jamais se relâcher. Ça peut venir de partout, alors que quand on intervient dans une cité, on sait que ça tombe des fenêtres. »

Interpellations musclées

« Violences policières », crient les réseaux sociaux après chaque manif. « Injustice », répondent ces policiers. « Une interpellation, ça ne peut pas être doux, raconte le policier de la BAC, spécialiste du « saute-dessus ». Il faut voir dans quel contexte on intervient ! Un pied sur le visage ? Oui, des fois ça peut être utile quand il faut bloquer un manifestant très violent. Cela n’a rien à voir avec des policiers qui se feraient plaisir en mettant des coups de pied à quelqu’un au sol ! »

« On n’est pas dans la vengeance embraye la spécialiste du maintien de l’ordre. Ça sert aussi à ça d’être plusieurs. Si t’en as un qui craque, les autres le retiennent. La règle, c’est d’utiliser la force strictement nécessaire. »

Et la vidéo où un manifestant nantais prend un coup de matraque à la tête ? « Tout le monde nous filme en espérant faire le buzz sur Youtube. Vous avez vu le coup de matraque. OK. Ce qui s’est passé pendant les 20 minutes qui précédaient, vous le savez ? Non. On sait tous qu’un geste déplacé de notre part et c’est terminé. T’es dans la boîte (sanctions). » Ils sont sur le fil du rasoir.

(Photo : Franck Dubray/Ouest-France)

Au charbon

Payés autour de 2 000 € par mois, ces policiers se traînent, avec parfois un peu d’amertume, les interminables journées, pris dans les gaz et les insultes. On leur demande de prévoir un sandwich. De penser aussi à ne pas trop boire, car les pauses pipi, c’est pas gagné.« On appelle ça la pause whisky-chariot, on essaye de trouver une brasserie… »

Il faut faire aussi avec les insultes dont on se dit qu’elles doivent mettre sur les dents. « Ça, non, ça va. Ça glisse, on ne les entend pas », sourit le policier de la BAC. « On a le casque et des bouchons d’oreille », ajoute la spécialiste du maintien de l’ordre. « En manif, c’est normal. On s’y attend. C’est plus douloureux d’entendre parler de violences ou provocation policières le lendemain ! » raconte la fonctionnaire de roulement. « Pffffft ! s’agace le policier de la BAC.Maintenant, des policiers qui surveillent un angle de rue, en tenue, on appelle ça une provocation… »

Tous sont « fiers » du boulot, d’avoir évité les pires drames, dans leurs rangs comme dans ceux des manifestants. Ils savent pourtant que beaucoup les détestent et cherchent « à casser du flic »« Mais combien sont-ils par rapport à la population nantaise ? 0,01 %. Les autres nous soutiennent. »

« L’effet Charlie, on était étonnés, on recevait des fleurs au commissariat, conclut la policière. Mais on savait bien que ça ne durerait pas. »