Professeur de droit à l’université de Harvard, Lawrence Lessig est spécialisé dans la propriété intellectuelle. Il vient de recevoir le titre de docteur honoris causa de l’UCL. Grand défenseur de la liberté sur Internet, il s’est lancé dans un combat contre la corruption de la politique américaine. Pour se faire entendre, le professeur a organisé une marche traversant le New Hampshire, un Etat très attaché aux principes démocratiques.

 

 

 

 

Son but, réformer le système de financement des campagnes électorales pour diminuer l’emprise des lobbies sur le Congrès. Si rien ne change d’ici aux prochaines élections, en 2016, il estime que la démocratie américaine sera perdue pour les trente prochaines années.

Washington DC Prepares For Presidential Inauguration

En quoi la démocratie est-elle menacée aux Etats-Unis ?

Il n’y a pas de véritable démocratie aux Etats-Unis. Bien sûr, chaque voix a la même valeur lors des élections, mais une infime partie de la population participe au financement des campagnes électorales. Une étude a démontré que les membres du Congrès passent 30 à 70 % de leur temps à lever des fonds auprès des cent cinquante grandes entreprises ou institutions donatrices. Une fois élus, députés et sénateurs sont particulièrement attentifs à ce que désire cette minorité. Ils ont beaucoup d’influence, c’est une violation du principe de démocratie. Ils ne représentent même pas la frange riche de la population américaine.

Avez-vous des exemples de lois adoptées sous la contrainte de ces donateurs intéressés ?

Le meilleur moyen de tirer avantage du Congrès est de bloquer les changements législatifs. Un très bon exemple est la réforme de la législation sur les armes. Malgré tous les massacres perpétrés dans les écoles, Barack Obama a présenté une loi très timide. Pourtant, 90 % de la population et 70 % des membres de la NRA étaient favorables à un encadrement plus sévère. Mais la direction de la NRA a convaincu les membres du Congrès qu’ils perdraient leur siège s’ils adoptaient une réforme trop agressive.

C’est donc les lobbies qui mènent la danse au Congrès ?

Un autre exemple est très parlant. En 2011, entre la crise économique, le problème du plafond de la dette, le climat et le chômage, les sujets de discussion ne manquaient pas. Pourtant, la préoccupation numéro 1 du Congrès était toute autre. Les élus ont principalement débattu des commissions prélevées lors des paiements par carte de crédit. Faut-il augmenter ou baisser cette commission, telle était la grande question. Les membres du Congrès savaient que des millions de dollars de donations dépendaient de leur choix. Pourtant, ce sujet était très éloigné des préoccupations des Américains.

En 2002, une réforme a supprimé le financement direct des partis. L’argent va aux comités d’action politique qui sont chargés d’aider les candidats à se faire élire. Mais cela ne change rien au problème car on sait très bien qui financent ces comités et quels candidats ils supportent.

C’est à cause de ces lobbies que les allocations de chômage à long terme ont été supprimées ?

Je ne pense pas qu’un lobby ait fait campagne pour supprimer les allocations de chômage. Simplement, le Congrès doit épargner de l’argent pour diminuer le déficit. Les chômeurs et les étudiants sont une cible facile car il n’y a personne pour les défendre. C’est la même chose pour les petits éleveurs de bétail. Le système actuel favorise les grandes exploitations qui produisent des céréales subsidiées pour nourrir leur bétail. Les producteurs qui nourrissent leur bétail avec de l’herbe sont hors-jeu car ils ne sont pas subsidiés. Comme ils ne financent pas les campagnes électorales, il n’y a personne pour les défendre.

Cette marche organisée dans le New Hampshire, c’est pour dénoncer ce système ?

C’est la troisième fois que nous organisons cette marche qui a un impact médiatique considérable dans le New Hampshire. Nous organiserons une marche plus importante l’année prochaine pour soulever cette problématique à l’échelon national. Nous aimerions que le sujet soit au cœur de la campagne pour l’élection présidentielle de 2016. Car si aucune réforme n’est adoptée d’ici là, la démocratie sera perdue pour les trente prochaines années aux Etats-Unis.

Vous préconisez que les gens financent les campagnes, mais est-il réaliste de faire payer la population ?

Les Américains paient déjà d’une façon ou d’une autre. L’Etat dépense chaque année 90 milliards de dollars en subsides pour les entreprises. Les compagnies pétrolières reçoivent 5 milliards de dollars, l’industrie du sucre 10 milliards de dollars. Tout cela sans aucun bénéfice pour l’intérêt général. Un financement public des partis coûterait seulement 3 milliards de dollars par an. Et cela rendrait le Congrès plus libre pour supprimer les subsides aux entreprises.

La corruption est-elle si importante au Congrès ?

Je pense que c’est avant tout le système qui est corrompu. Les membres du Congrès ne reçoivent pas directement des pots de vin de la part des entreprises. La majorité des élus font leur travail honnêtement. Le seul problème, c’est qu’ils sont dépendants des dons pour mener campagne. Ils favorisent donc les donateurs qui ont permis leur élection.

Source : La Libre

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