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30 mai 2021 11:09

Invitée par la Fondation Obama, Assa Traoré s’est livrée lors d’un entretien personnel. La militante s’y attaque au modèle français et défend la nécessité de «construire des ponts» entre la France et les États-Unis dans la lutte contre le racisme. Un exercice parfaitement rodé d’influence idéologique, selon François-Bernard Huyghe. Analyse.

«Elle est très intelligente ou très bien conseillée, elle répond exactement à ce que les Américains attendent. Ils doivent être très content d’elle», analyse avec une pointe d’ironie François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Iris et auteur de l’ouvrage L'art de la guerre idéologique (éd. Le Cerf). Depuis plus de trente ans, il dissèque les stratégies d’information et les offensives idéologiques qui façonnent les bouleversements culturels et politiques. À l’en croire, le discours d’Assa Traoré relève du cas d’école.

​Dans une interview accordée à la Fondation Obama, Assa Traoré s’est livrée sur son engagement de militante contre les violences policières depuis la mort de son frère Adama, en 2016. Un entretien intimiste avec l’«Obama Leader» Maïmonatou Mar, au cours duquel les deux femmes évoquent leur «combat» pour la «justice, l'égalité et la dignité des personnes de couleur en France». Dans l’objectif attendu par la Fondation Obama, selon François-Bernard Huyghe, de prêcher la bonne parole de la «culture ouverte, woke et progressiste» des États-Unis et d’aligner une France perçue comme réfractaire à l’imaginaire multiculturel américain.

Story telling et success story

Fond et forme confondus, l’entretien donné par Assa Traoré à la Fondation Obama reprend tous les codes américains du story telling et de la success story, selon François-Bernard Huyghe. Son passé d’«enseignante spécialisée», venant en aide aux jeunes des banlieues, arrêté net par la mort de son frère. Puis la «force» trouvée par la militante de contenir «son indignation, sa douleur et son angoisse dans l’action». Ou encore «la traversée de l’Afrique» à destination de la France par son père à l’âge de 17 ans -«une partie de mon histoire», précise-t-elle au cours de cet échange.

«Elle évoque son enfance, sa souffrance face au racisme et aux violences policières. Sa fierté de ses racines maliennes et la fratrie à laquelle elle appartient et sa réappropriation de cet héritage oublié. Elle dit même que ce sont ˝des soldats˝ et que leur nom veut dire ˝guerrier˝! Un discours qui joue parfaitement sur le registre de l’émotionnel à l’américaine, à la fois de la souffrance et de l’«achievement [la réussite, ndlr.]», décrypte au micro de Sputnik François-Bernard Huyghe.

De quoi satisfaire «un public américain black» ou des «élites blanches urbaines diplômées imprégnées de l’esprit woke et démocrate» qui a déjà fait d’Assa Traoré son égérie, son «héroïne guerrière black identitaire courageuse» selon Huyghe. Une manière également, par plusieurs rappels dispersés par la militante du passé colonisateur de la France, pour lequel «il n'y a jamais eu de véritables excuses», de nourrir l’image fâcheuse du pays de la laïcité aux États-Unis.

«Dans ces milieux intellectuels woke et progressistes, nous sommes considérés comme d’ignobles cyniques voltairiens,» ironise le politologue avant de poursuivre: « La France est vue comme la nation réac, laïque, raciste et islamophobe dans une grande partie des élites américaines».

Assa Traoré n’a pas manqué de rappeler à la Fondation Obama que la France, qui «s'enorgueillit de la "liberté, de l'égalité et de la fraternité" et défend la démocratie», continue de «discriminer ses communautés d’immigrés». Et d’ajouter: «Mais nous ne sommes pas seuls dans ce combat. Il a lieu aussi aux États-Unis. En construisant des ponts, nous serons plus forts (…)».

Alignez-vous!

La Fondation Obama rappelle en ouverture de l’entretien sa mission: «inspirer», «donner du pouvoir» [«empower» dans le texte, ndlr.], «connecter la prochaine génération de leaders» afin «d'étendre leur impact» pour «changer le monde.» La continuation d’une vieille tradition américaine de lutte idéologique, à en croire le chercheur. Celle de la public diplomacy, œuvrant à encourager de jeunes gens prometteurs (les young leaders), appelés à exercer de hautes fonctions dans leurs pays respectifs. Afin de promouvoir, en l’occurrence, «un discours américain multiculturel, progressiste, mondialiste et démocratique».

​Rien d’étonnant donc à ce qu’une autre militante antiraciste, Rokhaya Diallo, figure parmi les invités de l’inauguration en 2017 de la Foundation Obama. Cette dernière vient d’ailleurs d’être nommée chercheuse à l’université de Georgetown à Washington afin de faire «progresser la justice raciale». Le choix par la Fondation Obama d’Assa Traoré, «disposée à jouer la carte à la fois victimaire et guerrière contre le racisme systémique» selon François-Bernard Huyghe ne serait donc pas un hasard.

«Elle est évidemment encouragée à répandre cette culture, c’est le programme explicite de la Fondation Obama. C’est un discours d’influence idéologique relayé par tout un réseau de young leaders au service de cette mission messianique des États-Unis», développe-t-il.

La militante emboîte le pas et file la comparaison sans détours. Selon elle «Adama et George sont morts exactement de la même manière», «comme des copies conformes», n’hésitant pas à qualifier l’Afro-Américain mort étouffé par un policier blanc de «frère» .

«Il est évident qu’elle a bâti une stratégie de communication sur le fait que "Black Live Matters égale famille Traoré". Un parallèle pour le moins douteux qui lui a néanmoins permis de monter une manif géante juste après le confinement», rappelle l’essayiste.

Au mois de juin 2020, plusieurs manifestations avaient été organisées en France en écho au mouvement international Black Lives Matter. Sous l’impulsion du Comité Adama, plus de 20.000 personnes s’étaient rassemblées à Paris pour dénoncer les violences policières.

Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, avait déclaré que les manifestations seraient tolérées malgré la crise sanitaire. Justifiant sa décision par une formule sans ambiguïté: «Mais je crois que l'émotion mondiale, qui est une émotion saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s’appliquent».

Un règne de l’émotionnel qui, pour l’instant encore, «nous autres Français, nous fait encore bien rigoler», estime à regret celui qui connaît bien les subtilités du soft power américain. Jusqu’à quand?

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